Modes et Travaux : les éditeurs et le journal

Le contexte historique

Nous sommes en 1919. Aristide Briand déclare devant la Chambre des députés: « Nous nous trouvons en présence de ce fait que la France, qui trace souvent les voies du progrès pour les autres pays, ne les fréquente pas avec assez d’assiduité. Nous avons vu le principe du suffrage universel entraîner le vote des femmes dans d’autres nations. Et aujourd’hui nous commencerions, en retard de trente années, les petites expériences faites ailleurs ? Elles ont donné des résultats, elles ont prouvé que la femme était apte à voter dans les autres pays et surtout dans le nôtre. Dés lors que se pose la question de l’égalité de la femme à côté de l’homme dans l’ordre politique, elle ne peut être résolue que par l’affirmation. Aussi, je vote l’intégralité des droits. » (Le Figaro, mai 1919)

Cependant, le projet de loi sera rejeté par le Sénat et il faudra attendre le 21 avril 1944 pour que le vote soit accordé à la gente féminine. Peut être parce qu’au cours d’un autre débat, sur le Traité de Versailles, Georges Clemenceau pointe lui-même la menace stratégique que constitue la piètre fécondité française : « Le traité ne dit pas que la France doit entreprendre d’avoir des enfants, mais c’est la première chose qui devrait y avoir été inscrite. Car si la France ne revient pas à une tradition de famille nombreuse, on peut mettre toutes les clauses que l’on veut dans le traité, on peut prendre tous les fusils des Allemands, on peut faire tout ce que bon nous semble, la France sera perdue parce qu’il n’y aura plus de Français ! »

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, il faut se ressaisir. Les femmes ont participé à l’effort de guerre mais elles doivent à présent regagner leurs foyers afin de s’occuper de leurs maris et de leurs futurs enfants, et suivre ainsi la nouvelle politique de natalité mise en place par le tout jeune Conseil Supérieur de la Natalité. Même si les jupes se raccourcissent pour ne pas ramasser les microbes, même si le corset est jeté aux oubliettes, même si la France est en pleine mutation et s’apprête à vivre les « années folles », l’époque s’astreint encore à des codes de « bonne conduite ». Une femme doit savoir garder sa place, entretenir sa maison, s’occuper des enfants, parfois même organiser des mondanités, des réceptions ou préparer des dîners… Bref, elle se doit d’être une parfaite femme d’intérieur. On instaurera même une journée nationale des familles nombreuses (qui deviendra en 1928 la journée des mères, puis la fête des mères en 1941).

En 1923 s’ouvrira, pour la première fois, le Salon des appareils ménagers à Paris pour récompenser les inventeurs et faire connaître les nouveaux produits. Ce salon deviendra celui des Arts ménagers en 1925. Deux années plus tard, on organisera un concours pour récompenser la meilleure femme d’intérieur qui prendra plus tard le titre de « fée du logis » ! Aujourd’hui les Arts ménagers ont été incorporés au salon de l’équipement domestique.

C’est dans ce contexte politico-social abhorré des suffragettes françaises que seront imprimées les premières pages du journal Modes et Travaux en novembre 1919.

La presse féminine, apparue en France au milieu du XVIIIème siècle, existe alors depuis plus de deux cents ans. Des journaux comme Le Petit Echo de la Mode, La Veillée des Chaumières, Femina, l’Art et la mode, La femme chic, La gazette du bon ton (qui fusionnera plus tard avec Vogue) s’adressent déjà aux femmes et uniquement à elles.

Les éditions Boucherit,  installées au  10, rue de la Pépinière, dans le huitième arrondissement de Paris,  possèdent  déjà quelques revues, dont La Broderie Blanche ou La Broderie Illustrée par exemple. Comme leur titre l’indique, ce sont des ouvrages à thème. C’est donc dans cette mouvance de journaux féminins que l’idée de créer Modes et Travaux  s’impose  toute naturellement à Edouard et Renée Boucherit.   

Mais reprenons la lecture de notre première édition de Modes et Travaux

                                     

1: Texte extrait de Démographie = CASELLI Graziella, VALLIN Jacques, WUNSH Guillaume - Analyse et synthèse Volume VII Histoire des idées et politiques de populations – Editions de l’Institut National d’Etudes Démographiques – SAS Aurillac – 2006

Le journal en lui-même

Edouard et Renée Boucherit décident donc de créer un magazine qui s’adresserait plutôt à une catégorie populaire ; ce que l’on appelle aujourd’hui la classe moyenne.

Publication mensuelle, Modes et Travaux est entièrement consacré aux arts ménagers ; toute la publicité tourne autour du foyer, des tâches domestiques et de tout ce qu’il faut pour qu’une femme plaise à son mari. Les pages centrales décrivent la mode et proposent des patrons couture et tricot pour se fabriquer un vestiaire chic et pas cher. Toute la famille peut être habillée par l’habile maîtresse de maison qui pourra ainsi tricoter un paletot à son mari, coudre un dors-bien à son nourrisson, crocheter le bonnet du garçonnet et broder le col de sa fillette. Notre femme des années 20, déjà fort occupée à ses travaux de couture, pourra aussi cuisiner des bons petits plats à son mari et lui concocter de fabuleux cocktails qui l’aideront à se remettre de sa dure journée de labeur. Il n’y a aucun article sur la politique française, aucune allusion à ce qu’il se passe en dehors de la maison !

Modes et travaux rencontre tout de suite un grand succès. Il est présent dans tous les kiosques à journaux, à Paris comme en province. Par la suite, le journal suivra toujours la mode, se tiendra toujours à l’affût des nouveautés pour le confort des ménages, etc. Les articles sont divers et variés et s’adressent autant aux jeunes épouses qu’aux femmes plus âgées.

En mars 1951, Modes et Travaux décide de satisfaire la demande des fillettes qui voulaient apprendre à coudre et à tricoter comme leur maman. .. C’est une jolie explication, mais en réalité ce n’est pas tout à fait exact. L’équipe de Modes et Travaux veut confirmer ses premiers succès et continuer à tenir le haut du pavé, il lui faut donc trouver des idées novatrices. La presse enfantine est à son apogée : ils ont alors l’idée de réaliser un cahier spécial pour les travaux de couture et de tricot pour les jeunes filles. Durant l’année 1950, ils négocieront avec la société Nobel France et tomberont d’accord sur le choix d’une poupée : Josette. Cette rubrique s'appellera « Le journal des petites filles de Modes et Travaux » et paraîtra mensuellement. Cette rubrique s'inscrit dans la plus pure tradition de la transmission de l'art de la couture. Les petites filles apprenaient alors à manier l'aiguille en confectionnant des ensembles, tous plus ravissants les uns que les autres et représentant la mode enfantine de l'époque.

Désormais, Josette se nommera Françoise, qui était un prénom très à la mode après la Seconde Guerre mondiale. Elle disparaitra du journal dans les années 60 pour être remplacée par Marie-Françoise et les autres. Nous aborderons ce sujet dans un autre article. Chaque mois, Le journal des petites filles de Modes et Travaux proposera des patrons ; son vestiaire sera influencé par la mode de l’époque et pourra être fabriqué par les petites lectrices elles-mêmes.

Le journal aujourd’hui

Racheté en 1994 par le groupe Mondadori France, Modes et Travaux propose toujours des rubriques de couture, de mode et de décoration d’intérieur.

Depuis la loi sur les 35 heures, le marché des loisirs et de la créativité a pris son envol. De nombreux concurrents, plus jeunes, plus modernes mettent en péril la stabilité du journal qui a vu ses ventes faiblir depuis quelques années. Et puis, force est de constater que les travaux de couture ont perdu beaucoup de leur intérêt face au « prêt-à-porter » bien moins onéreux aujourd’hui !

Isabelle D.

Sources :

Modes et Travaux

Bibliographie :

CASELLI Graziella, VALLIN Jacques, WUNSH Guillaume - Analyse et synthèse Volume VII Histoire des idées et politiques de populations – Editions de l’Institut National d’Etudes Démographiques – SAS Aurillac – 2006

Quid 2005

Remerciements à Nicolas F. pour ses multiples relectures et à Elisabeth C. pour les verifications des dates.

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