La poupée Rochard au musée nationnal de Monaco

          La Principauté de Monaco est un tout petit état indépendant inclus dans le territoire de la République Française. Son Prince, Rainier III épousa en 1956 l'actrice américaine Grâce Kelly. Ce petit pays de trois kilomètres de long et de trois cents mètres de large a une population de 27000 habitants qui ne paye pas d'impôts. Cette principauté possède un musée -- le Musée National de Monaco (1)-- installé dans une villa construite par Charles Garnier, qui présente la collection de Madame de Galéa depuis 1972. Parmi les six cents poupées et automates qui peuplent ce musée, on peut y admirer une très belle poupée, dite "Poupée Rochard" qui se trouve au premier étage, en face de l'escalier.

         Cette poupée qui appartient à la catégorie des Parisiennes possède un corps en peau à goussets, des bras articulés en bois, des mains en peau à doigts séparés, une tête en biscuit pivotante sur un buste incrusté de métal et de verre. Elle est revêtue d'une très belle robe du soir, Second Empire, rose très soutenu, recouverte de dentelle.

         Cette poupée est très belle et fort bien conservée. Les vêtements sont eux aussi très beaux et la mettent en valeur. Le décolleté en particulier, qui rappelle celui des magnifiques robes que l'on peut voir sur les tableaux de Winterhalter, souligne le collier à deux rangs incrusté dans le buste de porcelaine. C'est d'ailleurs ce collier qui donne à cette poupée un si grand intérêt.

         Si l'on examine cette poupée de plus près, on peut constater que le buste présente au dos une ouverture de forme rectangulaire. Par cette fenêtre, on voit, à l'intérieur, un papier collé où est écrit à la main, "Rochard, breveté S.G.D.G.", mais, comme nous le verrons plus loin, cette fenêtre a une autre fonction bien précise.

         Rochard était fabricant à Paris vers le milieu du XIXe siècle. En 1867, il déposa un brevet de quinze ans "pour l'application du stanhope et du kaléidoscope à l'intérieur des jouets et sujets quelconques"; l'année suivante, il déposait une addition à ce brevet où il indiquait les perfectionnements apportés à la fabrication des stanhopes.

         Le stanhope ou loupe de Stanhope, du nom de son inventeur Lord Stanhope (1754-1816) est formé par "un cylindre de verre terminé d'une part, par la surface sphérique convexe, d'autre part, par une surface plane; celle-ci est le plan focal du dioptre sphérique. L'objet à examiner est collé sur la surface plane. Sa puissance peut s'élever à 150 dioptries" (2).

         Le principe de la loupe de Stanhope est très simple: un grain de poussière vu à travers une goutte d'eau prend des dimensions considérables; Lord Stanhope a appliqué cette constatation en construisant une loupe, plate d'un coté et arrondie de l'autre. Il s'agit, en fait, d'un microscope miniature.

         Vers le milieu du XIXe siècle, un opticien anglais de Manchester, John-Benjamin Dancer, qui fut l'un des premiers Britanniques à s'intéresser à la daguerréotypie, réalise, en 1853, les premières photographies microscopiques. Il ne s'agissait pas d'une prise de vue directe, mais de la réduction d'une photographie. Dès 1854, J-B Dancer commercialise ses photographies microscopiques puis les présente à l'Exposition du Palais de l'Industrie à Paris en 1859.

         Quelques années plus tard, Prudent René Patrice Dagron (1819-1900) réalise, à son tour des photographies microscopiques, appelées aussi photos obsidionales (3). Mais alors que Dancer utilisait un microscope pour regarder ses photographies, Dagron a l'idée d'utiliser la loupe imaginée par Stanhope et colle, au moyen de baume du Canada, ses photographies microscopiques sur la partie plane de la loupe.

         Si Dagron n'est pas l'inventeur de la photographie microscopique, il a eu le mérite de la combiner avec la loupe de Stanhope. Il appela cet objet "cylindre photo-microscopique" qui pouvait être monté sur des bijoux ou dans d'autres objets comme des porte-plume (4).

         En 1867, Rochard introduisit ces cylindres microscopiques dans les jouets et en 1868 une addition à ce brevet apportait des perfectionnements à la fabrication des stanhopes: la loupe cylindrique plate d'un coté et arrondie de l'autre était désormais fabriquée mécaniquement.

         Par ailleurs, il semblerait que le terme de "stanhope" qui, à l'origine ne représentait que la loupe seule, signifie également l'objet comprenant la loupe et la photographie microscopique collée sur la partie plane du prisme; c'est le terme employé par Rochard (5).

         Les "perles" ou "pierres" qui forment le collier de la poupée du Musée de Monaco ne sont autres que des stanhopes. Pour les regarder, il est indispensable qu'il y ait une source de lumière. C'est le rôle de l'ouverture qui se trouve à l'arrière du buste. Il suffit alors d'approcher l'œil de chacune de ces "perles".

          Il faut reconnaître qu'il est très difficile d'arriver à voir la première de ces vues obsidionales; en effet, il faut trouver le bon éclairage, ainsi que l'angle de vision, ce qui demande un certain temps. Toutefois, dès que l'on peut en voir une, il est ensuite très facile de les voir toutes, et c'est avec l'émerveillement d'un enfant que l'on peut admirer les vingt-deux médaillons du collier qui ne dépassent pas deux à trois millimètres de diamètre et dont l'un possède quatre vues.

          Les photographies que l'on peut voir sont assez diverses: mises à part les vues contenues dans la croix qui sont essentiellement religieuses --la cathédrale d'Anvers étant un lieu de culte-- il n'existe que quatre gravures dont deux seulement ont un titre ("la Cachette découverte" et le "Portrait de Timothée Trimm"(6)). Les autres représentent des monuments à la manière des cartes postales: ce sont des vues de Paris, des grandes villes des provinces françaises, mais aussi Venise et Genève. La plus intéressante est celle représentant le "Nouvel Opéra de Paris", en fait l'Opéra Garnier, puisqu'elle permet de dater la poupée: cet édifice, bien que terminé en 1869, n’a été inauguré qu’en 1875.

          Ces vues sont placées sans ordre particulier et en aucun cas on peut y voir une histoire racontée, pas même dans la croix ou seulement trois photographies ont un rapport précis avec les stations du Calvaire: "La Cène pascale", "Sainte Véronique" et Notre Dame des sept douleurs"; "Sainte Anne" et "La Vierge au silence" appartiennent à l'historiographie religieuse. Quant à "La Cathédrale d'Anvers", il ne semble pas qu’elle soit là à titre religieux.

          Si l'on continue à examiner cette poupée, on peut constater que le chignon qu'elle porte peut se soulever et l'on découvre alors la présence d'un kaléidoscope inséré dans la tête et que l'on peut regarder par l'ouverture de la bouche.

          En effet, la bouche de cette poupée est entrouverte, mais cette ouverture est presque imperceptible et il serait faux de la considérer comme étant une "bouche ouverte". Bien qu'il ne s'agisse pas ici de remettre ce problème en question, la bouche de cette poupée ne ressemble en rien aux bouches ouvertes telles qu'on peut les voir sur un bébé Jumeau ou Steiner par exemple, ou même dans les poupées en papier mâché du milieu du XIX‚ siècle, mais il s'agit bien d'une bouche fermée qui a dû être incisée avant la cuisson afin de pouvoir y placer le kaléidoscope, de même que l'on a percé le buste pour y incruster les stanhopes. De toute façon, lorsqu'on regarde la poupée en photo ou même en vitrine, elle apparaît comme une bouche fermée et il faut l'étudier de très près pour remarquer l'ouverture de la bouche.

          Enfin, cette poupée a les oreilles percées ainsi que les narines ce qui est assez exceptionnel. Dans son brevet, Antoine-Edmond Rochard avait l'intention d'y insérer des stanhopes. Heureusement, il semble que ceci n'ait jamais été réalisé.

          La poupée du Musée National de Monaco apparaît comme l'application exacte du brevet déposé le 27 mars 1867 par M. Antoine-Edmond Rochard, fabricant à Paris.

          En effet, selon l'expression de l'inventeur dont le brevet est reproduit plus loin, "le buste, moulé, en porcelaine est creux...mais percé d'un grand nombre de trous disposés de manière à simuler un collier auquel est suspendu une croix.

          "Dans chacun des trous sont insérés des stanhopes, toutefois, ceux-ci sont sertis de cuivre d’or‚ afin de simuler une monture de bijou.

           "Dans le dos du buste est pratiqué une large ouverture qui laisse passer la lumière nécessaire pour que l'on puisse examiner les photographies microscopiques". Dans la poupée de Monaco, cette ouverture n'est pas fermée par un verre comme Rochard le suggère dans son brevet et il semble qu'il n'y ait jamais eu de verre.

           "La tête proprement dite est prévue pour permettre l'introduction d'un kaléidoscope qu'on examine en plaçant l'œil à l'ouverture de la bouche derrière laquelle est placé un verre. L'ouverture pratiquée derrière la tête pour donner passage au kaléidoscope est dissimulée par la coiffure de la poupée".

           Enfin, il faut ajouter que les stanhopes qui composent les "pierres" rouges du collier de cette poupée ne sont pas rouges, mais transparents. En fait, c'est le reflet de la robe vieux-rose dont le décolleté cache l'ouverture du buste qui donne ce reflet.

           Cette poupée est assez remarquable et relativement rare bien qu'il en existe plusieurs connues (8).

            Nous igorons actuellement si ce système de stanhopes et de Kaléidoscope inséré dans un jouet eut un réel succès. L'idée était cependant assez originale et fort attrayante, à condition toutefois qu'il n'y en ait pas trop. Rochard aurait en effet voulu en mettre partout, y compris dans les narines et les oreilles. Dans l'addition à son brevet, il avait inventé un système pour produire des stanhopes de manière mécanique ce qui permettait de les insérer dans des jouets meilleur marché, en carton par exemple. Son grand désir aurait été également d'orner de ces stanhopes des statuettes religieuses. Nous ignorons si cela a été fait en grande quantité. Par contre, le stanhope a eu un grand succès avec les porte-plumes.

            En tout cas, la poupée Rochard du Musée National de Monaco est, sans conteste un jouet de luxe.

Elisabeth CHAUVEAU


(1). 17 avenue de la Princesse Grâce MONTE-CARLO, Principauté de Monaco.

(2). Définition du Dictionnaire encyclopédique Quillet, 1935.

La dioptrie est une unité de mesure de vergence des systèmes optiques équivalant à la vergence d'un système optique dont la distance focale est 1 mètre dans un milieu dont l'indice de réfraction est 1. (définition du Petit Larousse illustré, 1990)

(3). Ce terme est du photographe Nadar, cité dans son ouvrage "Quand j'était photographe".

(4). Dagron qui avait le sens de la publicité, eut l'idée d'offrir un coffret de bijoux à la Reine Victoria; ce coffret fut volé, mais une bague "dont le chaton était ornée d'une couronne royale en diamant sur rubis" fut retrouvée. Sous le chaton se trouvait un cylindre photo-microscopique dans lequel on pouvait voir le portrait du Prince de Galles. la presse en parla et Dagron fit fortune grâce à cette publicité gratuite.

(5). cf. infra, définition du stanhope dans le dictionnaire encyclopédique Quillet.

(6). Timothée Trimm était journaliste au Petit Journal sous le Second Empire.

(7). Ce document a été retrouvé par Barbara Spadaccini, qui a réalisé‚ pour le Centre d Etude et de Recherche sur la Poupée (CERP), l'important travail de sélection des brevets concernant la fabrication des poupées aux archives de l'Institut National de Protection Industrielle à PARIS.

(8). Une poupée semblable se trouve au Musée de Rochester (U S A), une autre appartient à la collection de Mme Elsie Potter en Grande Bretagne.

 

BIBLIOGRAPHIE.

Sources:

Brevet d'invention NO 75 762 du 27 mars 1867, déposé par Antoine Edmond Rochard et concernant les applications diverses du stanhope et du kaléidoscope.

Addition du 21 juillet 1868 consistant en perfectionnement.

DAGRON (Prudent, René, Patrice)

Cylindres photo-microscopiques, montés et non montés sur bijoux, brevetés en France et à l'étranger. Paris, rue neuve des Petits Champs, 66. 1862.

PASCAL (Dominique)

La photographie microscopique de John Benjamin Dancer aux pigeons voyageurs de 1870.

         Je tiens à remercier particulièrement M. Gabriel Ollivier, Conservateur en chef du Musée National de Monaco, aujourd'hui décédé, Madame Annette Bordeau, ainsi que leurs collaborateurs qui m'ont autorisée à examiner cette poupée. Je les remercie également pour l'accueil qu'ils ont bien voulu me réserver lors de ma visite au Musée National.

Je tiens à remercier ici Madame Barbara Spadaccini qui a retrouvé le brevet de Rochard et sans laquelle je n'aurais pu écrire cet article, de même que M. André Fage, Conservateur du Musée Français de la photographie, qui m'a indiqué les textes de Nadar où il est question de Dagron et enfin Monsieur Albert Bazin qui m'a envoyé la photocopie du brevet Rochard.

Première page du brevet NO 75 762 déposé par Antoine Edmond ROCHARD le 27 mars 1867 à Paris.

Dessin illustrant le premier brevet de Rochard. On y voit la pose du kaléidoscope à l'intérieur de la tête et l'insertion des stanhopes dans le buste; l'autre dessin montre la poupée vue de face.

Addition du 21 juillet 1868: dessin montrant la coiffure de la poupée et la machine pour fabriquer les stanhopes de manière mécanique.

Dessin du collier de la Poupée Rochard du Musée national de Monaco avec la description des différentes vues insérées dans les stanhopes.

Dessin du collier de la Poupée Rochard du Musée national de Monaco avec la description de différents vues insérées dans les stanhopes

Poupée Rochard en pied.

     Tête et buste en biscuit, corps en peau à goussets, bras articulés en bois, mains en peau à doigts séparés. Robe du soir Second Empire. Hauteur de la poupée 64cm. Musée National de Monaco, Collection de Galéa.

NOTES HISTORIQUES

Daguerréotypie: de Jacques DAGUERRE (1787-1851) inventeur de la photographie. La daguerréotypie est un terme ancien pour désigner l'art de la photographie. Un daguerréotype est le premier terme utilisé en France pour désigner une photographie; un daguerréotype est aujourd'hui une photographie sur cuivre. (les premières photographies étaient sur cuivre).

L'Opéra Garnier : Opéra construit par Charles Garnier (1825-1898) et inauguré en 1875. Depuis la fin des années 1980 a été construit un nouvel opéra, l'Opéra Bastille parce qu'il se trouve situé Place de la Bastille à Paris.

TRES IMPORTANT!!!!

 

Nous signalons à nos lecteurs que la partie poupée du musée de Monaco n'est plus visible depuis 2009.

Voici ce que le Nouveau Musée Nationnal de Monaco nous a transmis :

Bonjour, 

Je me permets de vous contacter en tant que chargée de communication du Nouveau Musée National de Monaco pour vous indiquer, si vous ne le saviez pas déjà, que la collection de poupées et automates a été retirée de la Villa Sauber en 2009 (et avec elle donc, la Poupée Rochard).
Serait-il donc possible d'actualiser l'article que vous lui consacrez en précisant cela, tout en sachant que la collection appartient toujours au Nouveau Musée National de Monaco, simplement elle n'est plus visible par le public. Sachez toutefois que la poupée Rochard a récemment fait l'objet d'un prêt pour l'exposition Des Jouets et des Hommes au Grand Palais.

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