Une vie, une poupée

 Elle

 

Le froufroutement des jupons de coton adoucit à peine le ronronnement des machines à coudre des ouvrières habilleuses.

Ca ne semble pas gêner les demoiselles sagement assises sur les tables.

Le va et vient incessant des machinistes qui assemblent les pièces de ces jolies poupées, croise les modistes coiffant les autres.

C’est une ruche très joyeuse.

Dessin inspiré par une gravue de l'usine Jumeau

Le soleil brille.

L’ouvrière qui me tient dans ses bras, me regarde en souriant « toi ma belle, me dit-elle, tu vivras de grandes aventures.

Tu es née pour être reine ! Demain, tu es présentée, tâche de ne pas te salir et tiens toi droite, les jeunes filles de bonne famille doivent toujours être bien mises».

Je suis la seule à ne pas avoir peur.

C’est avec un grand sourire que j’accueille cette jolie fillette aux adorables boucles d’or.

Elle me serre dans ses bras et me chuchote des mots tendres.

Elle caresse mes cheveux bruns en adressant un regard rempli d’espoir à sa maman.

L’odeur du carton et le bruissement du papier de soie se grave dans ma mémoire.

Dans les moments difficiles je m’en souviendrai avec nostalgie et cela m’aidera à supporter les méchancetés.

Je la suis partout et je découvre ce monde merveilleux bordé de plages au sable chaud et surmonté de montagne aux cimes enneigées.

Je fais partie de tous les voyages, même ceux de ses rêves.

La blonde enfant projette pour moi de grandes choses, elle veut que je l’aide à ranger sa chambre, qu’on organise des grandes fêtes joyeuses pour mes futurs camarades de jeu.

La fillette joyeuse et sure d’elle me couvre d’affection.

La maison est immense, la chambre semble gigantesque et déborde d’autres camarades de jeu.

Il y a même des ballons et des cerceaux.

La petite fille me présente à ses amis.

Ils m’aiment tous, j’en suis certaine, les sourires et les paroles sucrées me le prouvent.

Le soleil se cache. Pendant quelques temps, tout semble bien se passer.

Je ne m’aperçois pas tout de suite du changement de comportement de mon amie aux boucles dorées.

 Non, ça vient tout doucement.

Les autres occupants de la pièce prennent peu à peu ombrage de ma place de favorite.

Ils forment un complot pour me succéder dans le cœur de la petite fille.

Les paroles remplies de miel se couvrent de fiel puis se taisent sur mon passage, enfin les sourires font place aux grimaces.

Je veux me défendre, dire ma vérité mais personne ne m’écoute, personne ne me croit.

C’est un jour sombre.

Ma blonde amie se détourne de moi tout doucement et se laisse envahir par le doute et les regrets Pour se faire pardonner, elle couvre ses anciens amis de cadeaux.

La porte de la chambre m’est interdite.

Je ne peux plus jouer avec les autres.

Je m’enfonce, le cœur rempli de tristesse, dans un grand fauteuil sombre.

Un grand vide m’envahit.

Je me souviens alors des paroles de la bonne ouvrière « toi ma belle, me dit-elle, tu vivras de grandes aventures.

"Tu es née pour être reine".

J’espère, je fais des vœux, je prie.

Les jours, les semaines puis les mois passent.

Une dame rend visite à la maman de ma blonde amie. Elle me regarde, me détaille un long moment.

Elle se demande pourquoi je suis si triste. La poussière ternit ma belle robe bleue et mes yeux sont vides.

La maman explique que sa petite fille est lasse de moi.

La bonne dame lui chuchote des mots que j’entends à peine « mon enfant…..souhaite …..chez moi ».

Le soleil brille.

La bonne dame m’emporte loin de ce grand fauteuil sombre. J

’entre dans ma nouvelle maison de Famille.

Une jeune inconnue me regarde très longuement.

Elle n’a pas un mot pour moi mais me déshabille, me lave et me donne une nouvelle robe verte couverte de perles et de rubans.

Elle coiffe mes cheveux et me dit « tu es brune comme moi, nous deviendrons les meilleures amies du monde.

Je sais que tu as vécu de tristes choses là-bas, que ton sourire s’est effacé à cause de méchantes calomnies, mais nous allons vivre d’autres expériences.

Tu oublieras très vite ». Mon sourire revient, le soleil brille de milles feux. La fillette grandit.

Nous sommes les meilleures amies du monde et dans ses bras, j’oublie mes larmes et mes déceptions.

Je l’accompagne dans toutes les étapes de sa vie.

La petite enfance puis l’adolescence et l’âge adulte défilent tranquillement, nous rapprochant chaque jour d’avantage.

Je suis sa confidente, elle est mon amie.

Aujourd’hui est un grand jour, un jour très important - mon amie se marie.

Elle n’a pas rencontré son époux mais elle sait qu’il est très prés de son cœur et dans son âme. IL lui donne la foi.

Elle me coud un très bel habit et me regarde avec tendresse.

Je porte une grande robe noire rehaussée d’une collerette blanche.

Mon visage est auréolé d’un voile noir et une belle croix orne ma ceinture.

Je sais qu’il est l’heure pour moi de quitter mon amie, mais cela ne me chagrine pas, cela me réjouit même.

Ma brune amie m’offre à sa maman.

Ma tenue et mon visage, tant de fois embrassé, tant de fois caressé, lui rappelle qu’elle a le bonheur d’avoir une enfant qui consacre sa vie à l’amour de son prochain.

Je reste avec sa maman, elle me regarde avec joie et amour, comme on regarde une reine.

 Toute similitude avec la réalité est complètement involontaire.

Photo et Texte : Isabelle D.

Dessin originaux : Laurence Lafond

 

 

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