Volvo P1800 ou les tribulations d'une allumeuse suédoise

Automobile exotique s’il en fut, la Volvo P1800 a connu un destin pour le moins mouvementé. Elaborée dans des conditions rocambolesques, elle apparaît comme un épisode incongru, presque iconoclaste, dans l’historique de son constructeur, à l’ADN duquel elle ne correspondait d’ailleurs que très imparfaitement. Sa relative rareté contribue à en faire un modèle recherché par les collectionneurs d’aujourd’hui, tant il est vrai que, le plus souvent, nombre de défauts constatés à la sortie d’une voiture se transforment peu à peu en qualités avec le recul du temps… C’est ainsi qu’affublée d’un design que l’on qualifiera de baroque pour rester poli, la P1800 a aujourd’hui ses amateurs, séduits tout autant par ce style singulier que par des qualités de fond bien réelles et pleinement conformes, pour le coup, à la réputation de la firme de Göteborg, au premier rang desquelles on peut citer la solidité, la fiabilité et l’endurance mécanique. Préoccupations fort éloignées, me direz-vous, de la plupart des amateurs de voitures de sport ; eh bien oui, justement, la P1800 n’était pas une voiture de sport « comme les autres » (si tant est que l’expression « comme les autres » ait du sens, mais je m’égare) ! Car, lorsqu’en 1957, les dirigeants de Volvo lancèrent le projet d’un coupé dérivé de la série Amazon (rien à voir avec Jeff Bezos), il n’était pas pour autant question, à leurs yeux, de se départir des valeurs proverbiales qui avaient fait la réputation du premier constructeur suédois.

Ainsi, il ne s’agissait certes pas de s’attaquer aux sportives traditionnelles, à la réputation déjà bien établie à la fin des années 50, qu’étaient les MGA, Triumph TR3, Alfa Romeo Giulietta ou Porsche 356 ; engins certes performants, désirables et susceptibles de faire naître de larges sourires sur le visage des Fangio en herbe (sans parler des dragueurs de tout poil) mais également versatiles, d’une fiabilité souvent aléatoire (sauf la Porsche, bien entendu) et dont le moins qu’on puisse dire est que la sécurité ne figurait pas au premier rang des préoccupations de leurs concepteurs respectifs ! Or, la sécurité, c’était, déjà à l’époque, la grande affaire de Volvo, promoteur incontesté de la ceinture, de la colonne de direction rétractable, des planches de bord aussi rembourrées que la plupart des actrices italiennes contemporaines, des habitacles renforcés avec cellule de survie intégrée, etc. Toutes notions qui faisaient davantage vibrer les ingénieurs scandinaves que l’évocation d’arbres à cames en tête ou de survirages plus ou moins contrôlés…

Le cahier des charges était donc extrêmement clair : l’ambition de Volvo était de créer un coupé davantage tourné vers le grand tourisme que le pilotage, avec une carrosserie suffisamment suggestive et une mécanique susceptible de convaincre les amateurs, mais sans trahir la philosophie globale de la firme. Il ne fallait donc pas s’attendre à une authentique sportive, ce que le moteur retenu pour le lancement de la série en mai 1961, un robuste 4 cylindres de 1800 cm3, exhalant fièrement 90 chevaux qui feraient sourire aujourd’hui le premier possesseur de Clio venu, mais qui correspondaient cependant à un niveau de puissance tout à fait respectable à l’époque, confirma sans ambages par son caractère relativement paisible, et en tout cas peu tourné vers les hauts régimes !

Pour autant, la P1800 ne saurait être considérée comme une création archaïque : équipée de freins à disques à l’avant (une grande première chez Volvo, alors davantage soucieux, il faut bien le dire, de sécurité passive que de sécurité active) et d’un overdrive Laycock de Normanville (comme sur la fine fleur de la production britannique de l’époque), la nouvelle venue n’était en aucun cas assimilable à un tracteur endimanché, et pouvait largement rivaliser avec les meilleures, au moins du point de vue technique.

En revanche, et c’est un euphémisme, le style retenu pour la P1800 ne permet pas de la classer parmi les chefs-d’oeuvre esthétiques de son temps ; mais tel n’était probablement pas le but recherché… (Ce fut d’ailleurs également le cas, par la suite, d’autres coupés de la marque, tels le 262C ou le 780.) Confié au carrossier italien Pietro Frua, mais étroitement contrôlé par les dirigeants de Volvo, le design du coupé suédois apparut comme un mélange parfois hasardeux d’influences italiennes, germaniques, américaines et bien entendu anglaises. Les ailerons arrière, demeurés à un stade embryonnaire, s’apparentaient plus à un clin d’œil aux productions d’outre-Atlantique qu’à une démarche cohérente sur le plan stylistique ; ils s’accordaient assez mal, à la vérité, avec une partie avant plutôt classique dans son dessin et un habitacle aux volumes très surprenants, la petitesse des surfaces vitrées rendant l’auto peu recommandable aux claustrophobes…

Sur le plan industriel, la P1800, décidément soucieuse de ne rien faire comme les autres, se voulait résolument cosmopolite : conçue en Suède, dessinée en Italie, la nouvelle création de Volvo fut, dans un premier temps du moins, assemblée en Grande-Bretagne, chez Jensen, constructeur plutôt confidentiel réduit en l’espèce à un rôle de sous-traitant de luxe… Dès 1963 cependant, la production fut rapatriée en Suède, dans l’usine alors flambant neuve de Torslanda, les acheteurs des premiers exemplaires s’étant plaints d’une qualité de fabrication en retrait par rapport aux autres modèles de la marque. Dès lors, la P1800 fut rebaptisée P1800S… S pour Sweden, bien entendu.

Jusqu’à la fin de sa carrière, à l’été 1972, la P1800S connut de multiples évolutions stylistiques et mécaniques, recevant notamment en 1969 un moteur 2 litres à injection, dont l’ultime évolution développait pas moins de 124 chevaux, une puissance tout à fait honorable au début des années 70 (rappelons, à titre d’exemple, que la Porsche 924 apparue en 1975 se contentait de 125 chevaux). De façon plus inattendue, elle donna également naissance au très beau break de chasse P1800ES, chef-d’œuvre du styliste Jan Wilsgaard et apparu en 1971 (année de référence, comme chacun sait). Une automobile encore plus rare que le coupé d’origine, et donc encore plus recherchée aujourd’hui, et qui mériterait un article à elle seule…

Impossible cependant de conclure ces quelques lignes sans faire allusion à la série télévisée « Le Saint », d’après les célèbres romans de Leslie Charteris, qui eut deux mérites essentiels : faire décoller la carrière de Roger Moore, alias Simon Templar, et assurer à la P1800S (la voiture du Saint), une notoriété inespérée… Qui ne fut sans doute pas pour rien dans le succès relatif du modèle, fabriqué à près de 40000 exemplaires en onze ans, soit quatre fois plus que la production escomptée au départ.

A l’heure actuelle, la P1800 demeure une auto pour amateurs éclairés. Elle fait irrésistiblement penser à ce mot de Marcel Proust, qui recommandait de laisser les jolies femmes aux hommes dépourvus d’imagination ; c’est sans doute là l’hommage le plus significatif que l’on puisse rendre à ce coupé quelque peu « décalé », aux charmes subtils et peu accessibles en apparence…

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